Thématique annuelle 2017/18

Lumière et chaleur pour l’âme humaine

Comment développer une aptitude à la paix par la méditation de la Pierre de Fondation, après 100 ans d’impulsion de triarticulation sociale ?

Chers membres de la Société anthroposophique, chers collaborateurs du mouvement anthroposophique, chers amis !
Durant les dernières années, nous avons approfondi la question de la connaissance de soi et du monde sous différentes formes, jusqu’au sens du Mal pour le développement de l’âme de conscience. L’actualité présente, avec ses scènes de guerre, ses attentats, ses tensions sociales et ses concentrations du pouvoir politique, nous touche de façon existentielle. La perte de sens du réel induite par la digitalisation et les découvertes techniques par laquelle on nous annonce prophétiquement la fin de l’être humain, pose plus que jamais la question urgente de l’essence et du dessein spirituel de l’être humain. Notre réalité est déterminée par ce que l’être humain pense de lui-même, à savoir s’il se comprend comme un animal ou comme une machine1.
L’expérience de la conférence mondiale de la Saint Michel (2016) a permis de réunir 800 personnes venant du monde entier et d’entrer dans la recherche d’un processus d’avenir. Elle était fortement basée sur la méditation de la Pierre de Fondation. La résonnance positive de ce travail nous a renforcés dans notre quête de poser la méditation de la Pierre de Fondation au coeur de notre labeur, pour former un organe intérieur de connaissance de soi et du monde, et ceci durant les prochaines années, en y mettant différents accents.
Rudolf Steiner prononce le « Connais-toi toi-même », cette « parole renouvelée d’Apollon », pour la première fois le 25 décembre 1923 et résume en paroles mantriques dans la méditation de la Pierre de Fondation, le résultat de plus de 30 ans de recherches arrivées à maturité, sur l’être humain tripartite.

Lumière rayonnante de la pensée
Depuis longtemps, la méditation de la Pierre de Fondation est travaillée dans le coeur de nombreux membres comme un fondement de leur vie spirituelle. En mettant un nouvel accent sur cette Pierre de Fondation, nous pourrions saisir de manière renouvelée notre vouloir commun, avec comme arrière plan, notre situation actuelle. Les impulsions liées à la pose de la Pierre de Fondation en 1923, pourraient devenir une base pour une collaboration harmonieuse. Le travail méditatif sur la Pierre de Fondation peut nous renvoyer « une lumière rayonnante de pensée », qui nous rende aptes à féconder de manière renouvelée nos actions à partir de l’esprit qui règne autour de la Pierre d’Amour dodécaédrique2 ». Dans les prochaines années, nous voulons nous tourner plus fortement vers l’esprit de la Pierre de Fondation, de façon à exercer plus concrètement la connaissance tripartite de l’être humain, en corps, âme et esprit. Même si une foule de trésors spirituels ont été portés par la tradition jusqu’à nos jours, l’impulsion d’origine doit être vécue et trouvée par chaque « Je » de façon renouvelée. Ceci implique que la connaissance de soi ne demeure pas une affaire subjective, qui se bornerait essentiellement à comprendre sa propre personnalité, mais qu’elle continuera à développer une vision du généralement humain dans le Soi et dans l’Autre.

La force de transformation de la Pierre de Fondation
L’action objective de la lumière spirituelle de la Pierre de Fondation est capable de transformer la vie anthroposophique. Rudolf Steiner voyait dans cette Pierre de Fondation, la base pour une collaboration de chacun, de telle sorte qu’un édifice commun3 puisse se construire. Dans les années à venir, nous voulons saisir les trois grands exercices de la « souvenance de l’esprit », de la « présence de l’esprit » et de la « voyance de l’esprit », comme base de notre travail en commun. Nous mettrons chaque année l’accent sur de nouveaux thèmes pour traiter notre sujet.
Sans vouloir sauter l’étape du développement de l’âme de conscience, le travail avec la Pierre de Fondation permet de stimuler des éléments d’une culture du « Soi Esprit » agissants dans le social et dans une direction saine. Les trois exercices ne doivent pas être compris comme des techniques spirituelles déterminées, mais ils stimulent au contraire la vie spirituelle dans trois sphères et servent à exercer les dimensions sociales et individuelles de la souvenance de l’esprit, de la présence de l’esprit et de la voyance de l’esprit. Chaque exercice représente à lui seul un champ entier. Cette année, nous voulons placer au centre de nos travaux, la souvenance de l’esprit. Puiser dans la force des origines, peut alors devenir notre étoile à suivre.

Triple exercice
Nous pouvons nous sentir interpellés triplement au plus profond de nous-mêmes avec l’appel « Âme humaine ! ». Nous apprenons à nous sentir dans les trois directions cosmiques et nous sommes mis en relation avec « L’Esprit Père des Hauteurs », avec « La Volonté du Christ alentour » et avec « Les Pensées Cosmiques de l’Esprit ». Ce lien peut s’établir progressivement par l’exercice des trois appels. Qui s’adresse à nous de cette manière ? Qui nous interpelle pour que nous pratiquions ces exercices ? Nous faisons l’expérience de l’orientation psycho-spirituelle élémentaire en nous exerçant, et nous sommes conduits progressivement vers une connaissance élargie de notre être terrestre et cosmique. Celle-ci devient de plus en plus un fondement pour une nouvelle connaissance, un nouveau sentir et une nouvelle expérimentation pour agir dans le monde et pour grandir avec les autres êtres humains.

« Exerce la souvenance de l’esprit »
Déjà dans le premier appel « Exerce la souvenance de l’esprit » est contenu tout un cosmos de questions de connaissances, d’ambiances d’âme et d’invitations à pratiquer des exercices. Se souvenir est l’activité centrale du « Je » dans l’âme4. Si nous nous interrogeons sur nos souvenirs, un paysage qui s’est formé durant toute notre vie, s’ouvre devant notre regard intérieur. Se souvenir nous donne une identité, nous permet de nous ressentir comme une individualité avec une biographie propre, qui a démarré à un certain moment sur terre et dont l’aboutissement nous est encore caché.
Dans le cycle de conférences « L’histoire du monde à la lumière de l’anthroposophie 5» qui accompagne le congrès de Noël (GA 37), Rudolf Steiner nous interpelle, en jetant un regard sur l’activité de souvenir de l’être humain dans le lointain passé, pour que nous nous transposions dans une toute autre configuration de l’âme. Durant celle de la période post atlantéenne, les hommes se souvenaient à partir de signes qu’ils érigeaient sur la terre. Plus tard, le souvenir devenait rythmique et puis, avec le début de la philosophie en Grèce, apparut notre souvenir temporel actuel. S’il existe sans doute encore aujourd’hui différentes formes de faculté du souvenir tout autour de la terre, pouvons-nous découvrir la nature « autre » de ces formes de conscience et les comprendre ? Avec l’Anthroposophie, nous sommes appelés à donner une direction spirituelle à la souvenance, en nous exerçant6.
Autour du congrès de Noël, Rudolf Steiner donna des exercices pour élargir notre « souvenance ». Ainsi, le cycle de conférences « Centres initiatiques7 », contient un exercice dans lequel Rudolf Steiner nous invite à approfondir par la méditation, une expérience de notre jeunesse ou de notre enfance. Cet exercice du souvenir peut permettre de se ressentir comme faisant un avec la nature, ce qui conduit à un vécu renouvelé du lever de soleil. En approfondissant cet exercice, on peut rencontrer dans la lumière du soleil levant la première hiérarchie et parvenir à une toute nouvelle relation avec le « Monde du Père ». Il devient alors possible de vivre la forme spirituelle de la souvenance.
En élargissant notre regard au-delà de la naissance, la souvenance est encore approfondie. Nous pouvons nous demander quelles étaient nos décisions prénatales, qui nous ont conduites dans cette incarnation. Il ne s’agit pas là de spéculer ou de soulever la question de son propre passé karmique, mais de nous éveiller aux différentes origines de nos destins. Ce sont bien ces dernières qui déterminent de manière décisive notre travail, nos rencontres et nos relations et qui nous mettent devant des tâches de collaborations et de vie en commun, là où nous rencontrons justement des personnes qui ne nous sont pas sympathiques ou pas déjà connues. Dans la Société anthroposophique, nous sommes mis devant la tâche de nous retrouver ensemble, pour une collaboration commune. La souvenance exercée de façon juste, peut alors nous ouvrir à une nouvelle collaboration, nous rendre aptes à aller vers notre « Karma solaire » au-delà des anciennes frontières pour remplir pleinement notre tâche qui consiste à participer à une nouvelle culture humaine.8

Rétrospective et vision spirituelle
Dans la rétrospective nous sommes interpellés pour développer et prendre en main en même temps notre volonté et notre penser. Ainsi on peut ressentir la quatrième strophe de la Pierre de Fondation, comme une orientation pratique de la souvenance, qui nous conduit jusqu’au « tournant des âges », à l’impulsion fondamentale du Christ, qui offre à nos âmes de manière intemporelle, « Lumière et Chaleur », afin que les ténèbres ne puissent régner et que nous acquerrions la faculté de voyance. L’exercice de la rétrospective nous offre un champ d’exercice de la volonté pour passer réellement du souvenir normal, qui répète simplement le passé, à une souvenance qui nous met nous-mêmes en mouvement dans le temps. Se souvenir devient ainsi une pénétration dans le domaine de l’éther intemporel. Dans la rétrospective, ce ne sont pas nos pensées personnelles et nos points de vue qui doivent nous préoccuper, mais surtout, tout ce qui est venu à notre rencontre de l’extérieur. Il faut mener cet exercice dans une chronologie inversée, de telle sorte que notre volonté puisse s’extraire de la corporéité. On peut alors se sentir élargi au monde environnant et on ressent comment il nous a façonné et ce que l’on est devenu par son action. Une telle rétrospective, qui devient progressivement une souvenance de l’esprit, nous rend aptes à rencontrer l’Autre, de manière imaginative. L’effort de volonté dans la rétrospective favorise la voyance de l’esprit. Maintenant l’Autre peut devenir image en nous et s’exprimer au travers de la voyance de l’esprit, car nous avons cultivé l’autre côté de la souvenance de l’esprit.9 Plus encore, on peut y trouver un trait de caractère de l’expérience initiatique moderne.

Comment le penser devient voyance
De façon plus générale, Rudolf Steiner a évoqué le passage du penser à travers la volonté jusqu’à la voyance. En nous efforçant de penser véritablement, on parvient à exercer et à acquérir un « organisme du penser », tel qu’il est décrit dans la philosophie de la liberté (GA4), pour se libérer dans le penser. A l’inverse, il s’agit de devenir transparent à soi-même dans sa volonté. Tant que nous sommes régis par des impulsions volontaires inconscientes, que nous ne voulons pas éclairer notre volonté, nous restons bloqués dans le penser philosophique. Lorsque par la rétrospective, on devient de plus en plus transparent à soi-même intérieurement et qu’on apprend à percevoir le monde spirituel à travers l’homme volontaire devenu transparent10, alors le penser devient voyance. La voyance de l’esprit qui accueille des impulsions pour agir à partir du monde spirituel, nous est rendue accessible justement par le détour de l’exercice de la souvenance de l’esprit. Nous envisageons ce cheminement commun dans le travail sur la Pierre de Fondation, comme une prise de conscience, à partir de l’Anthroposophie globale, pour que ces exercices deviennent pratiques durant les prochaines années.

Christiane Haid, direction du Goetheanum et Jaap Sijmons, secrétaire général de la Société anthroposophique au Pays Bas.

1 GA 173, Le Karma de la non véracité, conférence du 13 novembre 1917
2 GA 260, Le congrès de Noël, 25 décembre 1923
3 GA 260 Le congrès de Noël, 25 décembre 1923
4 Rudolf Steiner: La science de l’occulte. Chapitre sur la nature humaine.
5 GA 185a
6 GA 234, Anthroposophie. L'homme et sa recherche spirituelle, conférence du 10 février 1924 (sur la quadruple métamorphose du souvenir).
7 Rudolf Steiner: Sur le chemin des secrets de l'univers. Centres initiatiques- Conférence du 23 novembre 19238 GA 240, Le Karma VI, conférence du 25 janvier 1924.
9 GA 186, Exigences sociales fondamentales de notre temps (Les), conférence du 7. décembre 1918

Bibliographie au choix :
Rudolf Steiner: « Le congrès de Noël, assemblée de fondation de la Société anthroposophique universelle 1923/24 », GA 260, conférence du 25 décembre 1923, 10h du matin
Rudolf Steiner: Mystères ; Centres initiatiques : origines, influences, GA 232, conférence du 23 novembre 1923
Rudolf Steiner: Mystères, antiquité, moyen-âge, Rose-Croix, initiation moderne, GA 233, conférences des 24 et 25 décembre 1923
Rudolf Steiner: Anthroposophie, L'homme et sa recherche spirituelle, GA 234, conférence du 10 février 1924
Rudolf Steiner: Le Karma VI, GA 240, conférence du 25 janvier 1924
Rudolf Steiner: Préfigurations du Mystère du Golgotha, GA 152, conférence du 7 mars 1914
10 Indications bibliographies dans „Rudolf Steiner, Rétrospective, exercices pour renforcer la volonté. Édité et introduit par Martina Maria Sam, Rudolf Steiner Verlag 2010, Chapitre V (non traduit).